La naïveté sociale

Parfois, il semblerait que je sois parfois assez drôle malgré moi.  Je n’ai pas l’intention de faire rire, mais ça se produit quand même lorsqu’il m’arrive de mal saisir le sens de ce que l’on vient de me dire. On rit de ma blague non intentionnelle et je souris pour masquer ma confusion. Simultanément, je tente de comprendre ce que j’ai mal interprété dans la conversation. La majorité du temps, j’arrive à repérer le malentendu sans problème. D’autres fois, j’ai besoin d’un peu plus d’aide pour saisir ce que j’ai pu dire de si comique. Ce type de situation, c’est l’une des nombreuses manifestations de ma légendaire naïveté sociale. Cette particularité, je la partage avec de nombreuses personnes autistes. Malheureusement, ma naïveté n’a pas seulement provoqué des situations cocasses. Parfois, elle a pu grandement me compliquer la vie. Pour cette raison, je pense que c’est un sujet qui mérite qu’on s’y arrête.

Petite tentative de définition et d’explication

J’ai l’impression que socialement le concept de naïveté porte une connotation assez négative puisque certains ont tendance à associer le fait d’être naïf à un manque d’intelligence. Je dois alors commencer par préciser que j’utilise l’expression naïveté sociale pour décrire un état causé par des zones d’ombre dans ma vision des situations sociale. Il n’est donc pas question de degré d’intelligence. Il est plutôt question de la capacité à aller chercher toutes les informations disponibles dans l’environnement social.

Dans cette perspective, la naïveté sociale est un concept qui me permet d’expliquer et d’englober un grand nombre de particularités de mon fonctionnement social. J’inclus dans ce concept ma difficulté à saisir les intentions véritables des autres et mon absence de méfiance naturelle à l’égard d’autrui. Pour moi, c’est comme si l’humanité tout entière avait droit à la présomption d’innocence. J’ai donc tendance à croire tout ce que l’on me dit malgré un non verbal ou un ton de voix qui devait m’indiquer qu’une parole avait été dite à la blague. Quand je m’exprime, je dis franchement et sans détour ce que j’ai à dire et j’ai tendance à croire que tous fonctionnent comme moi.

Dans le concept de naïveté sociale, j’inclus aussi ma tendance à interpréter littéralement les propos ou les demandes d’autrui. Finalement, dans cette naïveté, j’inclus mon incapacité partielle à saisir les non-dits. Autrement dit, je n’ai pas toujours accès au niveau psychologique d’un discours. Ce n’est donc pas rare pour moi de ne pas comprendre ce qu’une personne veut insinuer ou encore de ne pas déceler le sarcasme. Parfois, c’est une situation tout entière que j’interprète de manière différente.

Par exemple, je me souviens des nombreuses fois où, en couple, j’étais en chicane avec mon conjoint sans même le savoir parce que le problème n’avait pas été nommé explicitement. Dans ma tête, j’avais demandé si tout était correct et on m’avait dit que ça allait… c’était donc que ça allait. On m’a dit plus tard, que le ton et l’attitude qui accompagnaient ces paroles auraient dû me faire comprendre que le conflit n’était pas réglé. Le problème, c’est que cette attitude peut me donner l’air insensible alors que je ne le suis pas. En vérité, je fais preuve de sensibilité lorsque le problème est nommé dans un langage que je peux comprendre.

Impacts de la naïveté sociale

Pour moi et sûrement pour beaucoup d’autres personnes autistes, la naïveté sociale peut être difficile à porter dans une grande variété de situations. Malgré ça, je tiens à dire que je ne voudrais pas me défaire de ma tendance être un peu trop candide. Dans un sens, je pense que le monde est plus beau comme ça même s’il est certainement aussi plus dangereux.

En effet, pour une personne autiste ayant du mal à détecter les mauvaises intentions, les risques d’abus et de manipulation sont réels. Pour cette raison, je pense qu’il est important de toujours avoir une personne de confiance à qui parler pour vérifier notre interprétation ou notre compréhension d’une situation sociale lorsqu’un doute se présente.  Par exemple, je contacte souvent ma grand-mère pour cette raison.  Le fait de pouvoir toujours compter sur une personne sans jugement sachant combler mes angles morts sociaux a joué un grand rôle de protection pour moi que ce soit pendant mon enfance ou encore aujourd’hui alors que je suis adulte. Même si j’ai appris à compenser en partie mes difficultés sociales par d’autres forces, je suis consciente des impacts que ma naïveté a pu avoir à chacune des étapes de ma vie.

Impacts durant l’enfance

Être un enfant socialement naïf, ça peut venir avec son lot de complications. Je pense entre autres aux difficultés d’intégration, aux moqueries, à l’intimidation ou encore au rejet. Par exemple, si je me souviens bien (et, je suis certaine de bien me souvenir…), ça semblait être très divertissant pour les autres enfants de me faire croire tout et n’importe quoi. Éventuellement, les moqueries simples se sont transformées en insultes et les insultes se sont transformées en attaque plus violente. Évidemment, je ne répondais pas aux attaques et je ne parlais pas de ce qui m’arrivait, parce que même si je comprenais les questions que les adultes me posaient, les réponses restaient prises dans ma tête. Mon silence n’était pas une manifestation de ma timidité. C’est simplement que dans certaines situations, je suis incapable de m’exprimer verbalement.  Les difficultés que j’ai vécues, j’aimerais que le moins d’enfants possible aient à les vivre.

Dans cette optique, je pense que les adultes ont un grand rôle de protection à jouer.  Je crois qu’il est important que les parents d’un enfant autiste ainsi que ses éducateurs soient conscients de ce risque et qu’ils portent une attention particulière aux comportements qu’ont les autres envers lui.

Aussi, je pense que c’est le travail des adultes d’éduquer les autres enfants pour qu’ils comprennent que la naïveté sociale n’est pas une marque de stupidité. C’est simplement une différence à respecter. Je me trompe peut-être, mais j’ai l’impression que l’acceptation de la différence est plus facile lorsqu’elle est précédée par une compréhension de cette dernière. Suivant cette logique, il ne faut pas oublier d’éduquer l’enfant autiste à propos de sa différence dans les limites de sa compréhension. Sinon, comment voulez-vous qu’il navigue dans notre monde en n’ayant même pas conscience des angles morts de sa vision sociale ?

Impacts pendant l’adolescence et pendant la vie adulte

L’adolescence aussi peut être particulièrement difficile à vivre pour une personne autiste puisque les relations interpersonnelles ont tendance à se complexifier à cet âge. Simultanément, c’est l’époque des premiers amours et des premiers emplois. Ces deux domaines viennent avec leurs propres codes sociaux pas nécessairement évidents à intégrer  et à respecter lorsqu’on est autiste.  Pour ces raisons, les risques de rejet et d’isolement présent pendant l’enfance sont encore présents à l’adolescence et à l’âge adulte. En vieillissant, j’ai l’impression que les dangers de la naïveté sociale deviennent de plus en plus insidieux. Je pense entre autres aux abus que risquent de vivre les personnes autistes tant au niveau professionnel qu’au niveau personnel.

Pour éviter ce type de problème, j’ai développé certaines stratégies qui m’ont facilité la vie. D’abord, j’ai prévenu mes proches et mes collègues de mes difficultés de compréhension. Je leur ai expliqué comment communiquer avec moi. Par exemple, je leur ai demandé de ne pas utiliser de sous-entendu lorsque l’information communiquée est très importante.

Dans les autres cas, je demande simplement des clarifications lorsque je crois avoir mal saisi une situation ou une partie de conversation. Avec le temps, j’ai compris qu’en étant simplement honnête par rapport à mes difficultés et en m’acceptant, les autres m’acceptent plus facilement. C’est sûr que ce n’est pas une recette magique. Il va toujours y avoir des personnes intolérantes face à la différence. Par contre, le fait de m’ouvrir davantage m’a permis de me trouver des alliés dans la majorité des milieux que je fréquente.

En conclusion, même si ma naïveté sociale a pu me compliquer la vie dans le passé, je ne crois pas que cette caractéristique soit une fatalité. Je pense que plus la population va connaître la variété des visages de l’autisme, moins la naïveté sociale sera vécue comme un problème. Après tout, cette manière d’être vient bien souvent avec une grande honnêteté, et ça, je crois que certains savent l’apprécier.

14 réflexions sur “La naïveté sociale

  1. Allo Marie:)

    Quel beau texte bien expliqué!!!

    Je comprends tellement mieu plusieurs conflits que nous avons pu avoir dans le passé et crois moi que si je le pourrais je payerais très cher pour revenir dans le passé pour pouvoir avoir la chance de lire tout ceci( sa aurais évité tellement de moments et de discussions que donc j’avais de la difficulté à conprendre!).

    Je t’encourrages très fort à continuer à être honnête comme tu dis envers les autres et surtout n’ais jamais peur de demander des clarifications quand tu crois mal comprendre (personne va rire de toi et si quelqu’un le fait ignore le) :).

    En conclusion, je tiens à préciser encore une fois que je trouves que ce site vaut vraiment la peine d’être lu attentivement et d’être connu à travers le monde.

    Je suis sur que d’ici quelques année,nous allons vivre dans un monde meilleur grâce à ton site parce qu’il aura tellement plus de gens qui vont mieu comprendre c’est quoi être dans la peau d’une personne autiste:).

    Encore une fois bravo Marie,je suis très fier de toi:)!

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  2. A reblogué ceci sur Irma Zoulaneet a ajouté :
    La naïveté sociale, c’est aussi de se dire : «Si on explique bien, les gens vont comprendre.» Est-ce vrai? Je crois que oui, à force d’en parler souvent, d’expliquer de toutes sortes de manières.

    Est-ce idéaliste de croire que les gens non autistes vont comprendre ce que vivent les autistes, et que les préjugés vont tomber? Oui, c’est idéaliste! Et c’est très bien. Parce pour atteindre un but, il faut d’abord y croire 🙂

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  3. La naïveté sociale, c’est aussi être idéaliste, et se dire : «Si on explique bien, les gens vont comprendre.» Est-ce vrai? Je crois que oui, à force d’en parler souvent, d’expliquer de toutes sortes de manières.

    Est-ce idéaliste de croire que les gens non autistes vont comprendre ce que vivent les autistes, et que les préjugés vont tomber? Oui, c’est idéaliste! Et c’est très bien. Parce pour atteindre un but, il faut d’abord y croire 🙂

    Merci pour tes textes, je partage, j’applaudis et je t’encourage!

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  4. Bonsoir. Je vois aussi la naïveté sociale comme une qualité. Mais elle est souvent perçue comme vous le dite en tant que défaut d’intelligence et à un sens plus large comme une vulnérabilité qu’il faudrait annihiler.

    Comme vous le dites aussi, la naïveté apporte des risques. Je ne me focalise pas forcément assez dessus, mais la plupart des gens si. Et même trop. Et comme on a tous une certaine tendance à fuir le risque, il suffit de trop se focaliser sur les risques qu’un sujet peut apporter pour vouloir le fuir. J’ai bien d’autres sujets ou je me focalise trop sur les risques alors que les gens non, apparemment.

    Souvent les gens se braquent car pour le coup, j’emploie le mot « niais » quand ils disent « naïf ». Et ils considèrent « niais » comme étant « naïf » mais en plus sévère. Alors que moi non. Ce qui peut gêner dans une conversation, surtout si je dois commencer à me justifier !

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  5. Coucou,j’ai déjà lu plusieurs de vos articles,et j’apprécie grandement votre travail… J’aimerais apporter une petite rectification,on va dire,mon point de vue sur cette question…. J’ai pour ma part eu beaucoup de soucis et de malentendus causés à cause de ma naiveté,et je tiens à préciser que ça aussi,ça se travaille… Quand vous dites que la plupart des gens ont tendance à associer la naiveté sociale à un manque d’intelligence,sachez qu’ils n’ont pas tord… Beaucoup de gens confondent le Q.I. (la capacité à emmagasiner des connaissances) avec l’intelligence qui est la capacité à percevoir et comprendre notre environnement,ce qui fait justement défaut aux personnes porteuses de TSA…. J’espère avoir été assez explicite dans mon interprétation,cordialement.

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  6. Bonjour!
    Je viens de découvrir ton blog, et je trouve tes écrits très intéressants. En effet, au quotidien nous sommes confrontés à une vision et à une pensée unique, qui laisse peu de place aux individualités et à des idées divergentes, même chez les gens « normaux ». A travers ton blog, tu nous laisse accéder à une autre façon de pensée et à un autre ressentit, peut être moins conforme à la masse, mais qui ouvrent l’esprit.

    En effet, au quotidien ça doit pas toujours être facile, mais cela se rapproche de toutes les pathologies non nommés des gens « normaux »: timidité, angoisse, peur des autres.. Ou encore l’incompréhension des régles lorsque l’on se retrouve dans un autre milieu social.

    Bonne continuation!

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  7. Bonjour! je viens de découvrir votre blog. Je le trouve trés riche en informations qui me permettent de mieux comprendre une personne de mon entourage qui présente beaucoup de « symptomes » , mais qui ne veut visiblement pas être diagnostiqué comme Asperger. Une peur de la stigmatisation peut être… alors que ce sont ses différences qui participent à sa richesse humaine. A vouloir trop le comprendre , j’ai l’impression qui’il me trouve envahissante… C’est difficile pour moi de le voir souffrir, l’entendre dire qu’il est égoiste, moins intelligent que les autres… Je n’ai sans doute pas encore trouvé la meilleure manière pour communiquer avec lui… et des blogs comme le vôtre me donnent des pistes d’adaptation possibles pour y parvenir. Merci

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  8. Malgré toutes les différentes stratégies mises en place, je m’empêtre toujours autant dans ma naïveté sociale, je ne trouve pas cela positif.Je ne vois aucun moyen de m’en sortir à part mentir ce que je refuse de faire intentionnellement. Alors j’ai choisis l’isolement. Même si l’on me dit que telle personne ment et que c’est évident, j’ai toujours au fond de moi une espèce de culpabilité revêche qui me fait la morale et m’explique point par point comment accuser une personne à tort de mensonge est un acte injuste, et je me dis et si tout le monde se trompait et si réellement cette personne ne mentait pas ? cette gymnastique mentale peut durer longtemps, me bouffer toute mon énergie, et gâcher la vie de mon entourage proche. Je pense comme Dr House, tout le monde ment alors à quoi bon communiquer avec des menteurs et partager le faux lorsque mon idéal de vie est centré sur la vérité ?

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  9. Maman d’une petite fille de 7 ans TSA haut niveau (Aspi)….je vous aime! Merci pour vos témoignages, un vrai pont de communication avec mon enfant.
    Les familles ont juste besoin d’espoir. Vos récits nous en donnent. Avec toute mon amitié.

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  10. Bonjour,
    merci pour ces explications, j’ai un fils de 19ans qui vit un peu la même chose, il est très ouvert à trouver des solutions à sa naïveté sociale, mais je ne sais pas comment aborder l’autisme avec lui.
    ce que j’ai lu me donne de bonnes pistes et je vais réfléchir à la meilleure manière de dire le mot autisme, c’est difficile de savoir s’il faut lui dire directement ou en douceur (malgré qu’il semble que l’action directe soit plus appropriée aux autistes).
    Néanmoins je ne suis pas négatif en pensant au mot autiste, et le texte m’a fait découvrir que je l’admettais comme une forme d’intelligence différente.

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