Ça me blesse quand tu crois que je n’ai pas d’émotions

Au cours de certaines conversations, j’ai parfois entendu des gens dire que les personnes autistes n’ont pas d’émotions. Certains semblent même voir les personnes autistes comme des genres de robots pas tout à fait humains. Cette croyance, je l’ai davantage rencontrée chez des personnes peu informées que chez des personnes côtoyant l’autisme au quotidien. Malgré ça, j’ai connu des intervenants, des psychologues et des médecins qui croyaient fermement cette affirmation.

Pour moi, c’est une grande absurdité de penser qu’une personne autiste est vide d’émotions.  Cette croyance vient peut-être du manque de réciprocité sociale et émotionnelle associé à l’autisme. Certains associent peut-être à tort un manque de réciprocité émotionnelle avec absence d’univers émotionnel. C’est comme si, dans la tête de certains, les émotions sont absentes parce qu’elles ne sont pas communiquées de manière traditionnelle. Pourtant, il suffit d’ajuster un peu son regard pour voir l’intensité émotionnelle que peut vivre une personne autiste.

Pour mieux comprendre, il suffit de penser aux réactions intenses que peut avoir une personne autiste face à un changement de routine, une stimulation sensorielle désagréable ou encore face à une situation inconnue. Ces réactions, elles sont très souvent émotionnelles. Elles traduisent de la peur, de l’anxiété ou même parfois de la douleur. Pensez maintenant à ce que les professionnels appellent les «intérêts spéciaux» des personnes autistes. Pensez à la fascination et à la passion qu’une personne autiste peut manifester pour ce qui retient son attention. Maintenant, ne me faites pas croire que ce type d’intérêt est un processus purement intellectuel. De mon point de vue, passion rime avec émotion et c’est aussi vrai lorsque l’on parle des «intérêts spéciaux» des autistes.

Dans le passé, mes collègues ont souvent dit de moi que j’étais froide, insensible, sans émotion et parfaitement rationnelle. Je me suis même déjà fait dire que je n’avais pas l’air totalement humaine. Pour cette raison, on m’avait surnommé Spock en référence au personnage de Star Treck. Cette perception que les autres avaient de moi me blessait tant elle était éloignée de ma réalité. Je ne comprenais pas le décalage entre ce que les autres percevaient de moi et ce que j’étais vraiment. La vérité, c’est que je ressentais les mêmes émotions que les autres sans savoir comment les transmettre. Je ressentais des choses que je ne savais pas nommer ni identifier de la même manière que j’avais du mal à identifier les émotions chez les autres. Pour cette raison, je pouvais garder une apparence d’impassibilité tout en vivant beaucoup d’angoisse ou de peine.

Malgré ça, j’ai toujours pu préciser si j’allais bien ou mal lorsque l’on me questionnait sur ce que je ressentais… mais sans savoir choisir le bon terme pour nommer mon émotion plus précisément. Même maintenant, j’y arrive très difficilement. Chaque expérience émotionnelle est tellement unique et complexe qu’elle est difficilement réductible en un mot. La peur peut être vécue d’une centaine de manière différente en fonction de la situation que l’on affronte. Comment puis-je être certaine que c’est le bon mot pour nommer ce que je vis présentement ? Comment ensuite puis-je vous le montrer par mon visage et par mes paroles ? Et surtout, comment dois-je faire pour arriver à réfléchir rationnellement à la manière correcte de transmettre mes émotions au moment exact où je les vis intensément? Je pense que la solution se trouve dans la pratique et l’entrainement.  Si je trouvais cet exercice plus difficile il y a quelques années, il devrait devenir plus facile avec le temps.

Une autre solution se trouve aussi dans l’éducation des professionnels qui croient encore en l’absence d’émotions chez les personnes autistes. Selon moi, ils sont les premiers à éduquer puisque leurs croyances guident leurs interventions. Quoi de plus dangereux qu’un professionnel ne portant pas attention aux émotions de son client parce qu’il croit être en présence d’un être insensible dont seuls les comportements doivent être travaillés? Et, comment pourrait-il prendre conscience de son erreur si la personne face à lui n’arrive pas à communiquer ses émotions efficacement?  La croyance de l’absence d’émotions est probablement l’une des plus dangereuses puisqu’elle déshumanise les personnes autistes et puisqu’elle brise la possibilité d’une compréhension de la réalité de l’autre. Je suis conscience que ce préjugé est moins courant maintenant qu’il l’a déjà été, mais, tant qu’un professionnel aura encore cette vision de l’autisme, je pense que ce message vaut la peine d’être répété.

4 réflexions sur “Ça me blesse quand tu crois que je n’ai pas d’émotions

  1. Pour avoir chances & plaisirs de connaitre votre auguste personne, j’ajouterais,qu’en ce qui vous concerne, que c’est l’ouïe plutôt que le regard que l’on doit surtout ajuster! Vos intonations de voix oscillant sur une vaste gamme d’octaves sont particulièrement révélateurs en rapport avec les palettes d’intensités émotionnelles que vous semblez traverser lors de nos conversations!

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  2. Cette section de ton site m’a beaucoup ouvert LES yeux.

    Je trouve cela dommage de constater que nous vivons dans un monde ayant autant de gens bogués sur leurs croyances au lieu d’essayer de comprendre et d’être plus compréhensible.

    Je suis peut-être pas autiste et pourtant moi aussi je suis condanné à vivre chaque jour de ma vie en ayant de la difficulté à exprimer mes émotions. Où que je veux en venir est que autiste ou pas,tout le monde ont des émotions et nous avons tous une façon différente de les démontrer.

    Donc selon moi,si nous serions tous plus attentif aux gens et à leurs gestes, croyances ou pas, chacun de nous pourrait réussir à voir les émotions de la personne que nous avons en face de sois même si elle demeure silencieuse.

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  3. Pour r’ajouter un petit quelque chose à mon commentaire précédent. Chacun de vous qui est autiste,vous ne devez pas vous sentir différent parce que vous avez de la difficulté à démontrer vos émotions ou même d’être capable de deviner les émotions chez une autre personne. Puisque beaucoup de gens sur cette terre qui ne sont pas autiste ne réussissent même pas à être capable d’exprimer verbalement leurs émotions ou même d’être capable d’observer les émotions chez les autres.

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